Extrait 1
À première vue, rien ne distinguait Samy d’Octave ou si peu. Ils avaient à peu près le même âge – entre 25 et 30 ans –, portaient des costumes presque identiques, de bonne facture et bien taillés. L’un étant myope et l’autre presbyte, les deux compères arboraient chacun une paire de lunettes à monture d’écaille, achetée à grands frais chez un artisan lunetier des beaux quartiers. C’est Octave qui avait déniché ce modèle et Samy lui avait rapidement emboîté le pas. Enfin, tous deux avaient une sainte horreur de cuisiner et ne connaissaient la gastronomie que par le prisme des applis de livraison de plats cuisinés.
À l’occasion de leurs études, ils avaient fréquenté une grande école, Samy dans la capitale et Octave dans une métropole de province. Comme tous leurs coreligionnaires, ils avaient vécu cette période comme une véritable bénédiction, bien différente des deux années austères passées en classe préparatoire. Ensuite, à l’aise avec les chiffres et considérant que la finance était le secteur d’activité offrant les meilleures rémunérations, ils étaient tout naturellement devenus d’élégants électrons au service d’une compagnie d’audit réputée et de taille mondiale, Walton&Partners.
L’embauche d’Octave avait précédé d’une année celle de Samy et à l’arrivée de ce dernier, quatre mois auparavant, la direction de W&P fit d’eux un binôme afin que le plus ancien aguerrisse le petit nouveau. C’est ainsi qu’ils se rencontrèrent et leurs points communs firent le reste. Leur entente était bien réelle, mais ces similitudes constituaient un vernis à la surface duquel un observateur averti et connaisseur des relations humaines et du langage corporel aurait pu remarquer, de temps à autre, des craquelures.
Extrait 2
Samy eut à peine le temps de marquer son accord, qu’Henri Marceau ajouta : j’ai dit que vous seriez seul, mais ce n’est pas tout à fait exact. Vous êtes brillant, soit, mais encore junior et c’est pour cela que je veux que vous soyez cornaqué par une personne de grande expérience qui, de plus, connaît bien le dossier. Considérez cette personne comme une référente et non pas comme un binôme.
– Qui est cette personne référente ? interrogea Samy.
– Je vous sens impatient Samy, ça me plaît ! cria presque Marceau. Je la fais venir tout de suite, vous allez faire sa connaissance.
Il se leva et regagna son bureau. Avec un grand sourire et sans lâcher Samy des yeux, il déclencha un petit interphone en bakélite, antique fil d’Ariane le reliant à Margrethe.
– Nous sommes prêts, faites-la venir.
Henri Marceau tenait beaucoup à cet interphone. Presque tous les ans, le service IT croyait bon de lui présenter des alternatives modernes, sans comprendre que ce vieux coucou était, pour lui, le symbole de son statut de patron, lui permettant de transmettre à Margrethe des ordres divins, sans avoir à utiliser un casque Bluetooth – ou pire – le clavier de son ordinateur.
Durant un instant, Samy imagina Marceau en Zeus, dictant des messages à Margrethe, transformée pour l’occasion en une version féminine d’Hermès. Indéniablement, cela avait de la gueule. De fil en aiguille, il se rêva en un Achille invincible, car trempé intégralement dans le Styx. Cependant, dans la mesure où il aimait la logique une question s’imposa à lui : Achille était bébé lorsque sa mère lui avait fait prendre son bain d’immunité, elle n’avait donc d’autre choix que de le tenir par un des ses membres, sous peine qu’il coule à pic dans le fleuve des enfers. Il se dit que, par contre, si Thétis avait été dotée d’une sorte d’épuisette géante, son fils aurait survécu à la Guerre de Troie. Il n’alla pas plus loin dans ces considérations, car la voix de Marceau le fit revenir de cette absence.
– Samy, vous êtes avec nous ?
En un éclair, il traversa la mer Égée pour revenir dans le bureau de son patron : Alice Euler était plantée devant lui.
Extrait 3
Installés sur les rives du fleuve, les Docks étaient un ancien quartier populaire. Jusqu’au début des années 80, c’était là qu’arrivait la grande majorité des marchandises destinées à la capitale. Progressivement, le transport routier avait remplacé la batelerie et cette ville dans la ville s’était progressivement vidée de toute vie industrieuse. Nombre d’entrepôts et d’ateliers avaient alors été squattés et la population du quartier était devenue très hétéroclite. Les junkies côtoyaient les prostituées et les artistes maudits, ce qui déplaisait fortement aux punks à chien.
Au début du millénaire, soucieux du bien-être des CSP ++, les promoteurs immobiliers prirent les choses en main. Les anciens bâtiments industriels furent réhabilités et abritèrent des lofts. Les urbanistes se jetèrent sur les dents creuses et y érigèrent des résidences sécurisées, des centres commerciaux à taille humaine et des parcs. Enfin, les rives du fleuve accueillirent de larges pontons et de jolies marinas. On avait beau être à dix minutes du centre-ville, tout ceci avait un côté balnéaire bien agréable, ce qui assura le succès fulgurant de ce quartier des Docks, véritable porte-drapeau d’une civilisation désormais dédiée aux loisirs.
Extrait 4
Dans l’ascenseur qui le menait à l’étage de la direction, il se surprit à contempler son reflet renvoyé par la paroi chromée. Son double altéré semblait vouloir lui dire quelque chose :
– Ça va Narcisse ? Tu es content de toi ? Tu ne penses pas que tu aurais pu être plus convaincant avec Alice ? C’est quand même dommage d’arriver à cette situation de non-retour. Tu aurais pu lui parler de l’aide d’Octave, elle aurait basculé dans ton camp. Si tu arrives à convaincre Marceau, il va la désavouer. S’il ne te croit pas, il va lui donner raison et tu vas passer pour un bouffon. Dans tous les cas, tu peux faire une croix sur Alice.
Pourtant peu disposé à entamer un dialogue avec une projection mentale, Samy crut bon de lui répondre :
– Écoute Taylor Durden, je ne cherche pas à profiter de la situation pour évoluer plus vite, pour me faire…bien voir. Je sais que ma position est risquée, mais j’ai le sentiment que d’une façon ou d’une autre, elle est impliquée. Arrête de me faire chier avec ton petit air supérieur.
Visiblement piqué au vif, son double ouvrit la bouche pour répliquer, mais une petite toux de circonstance ramena Samy à la réalité. C’était Jane de la compta, des dossiers plein les bras. Lorsqu’il était entré dans l’ascenseur, il ne l’avait pas remarquée car trop préoccupé par l’entrevue à venir.
Il essaya de sauver les apparences.
– Je prépare une négo avec un client difficile. C’est une nouvelle méthode, euh…américaine, inspirée des techniques de l’Actors Studio.
– Ah OK, d’où « Taylor Durden ». Vous me rassurez, parce que l’espace d’un instant, je me suis vraiment demandée pourquoi vous parliez tout seul.